


À L’Improbable…. Voici vingt ans, nous prenions la barque où nous invitait René Char, ses Fragments d’Hypnos, son Amoureuse en secret, sa parole en archipel. Et pourtant, c’est à Yves Bonnefoy que nous avions emprunté quelques mots, parmi lesquels cet improbable qui, depuis tout ce temps et ces nombreuses rencontres, lectures, rendez-vous de toutes sortes, nous porte à vivre ensemble, quelques-uns, parfois davantage, sans faire école mais sans faillir à une nécessité tout de suite impérieuse et unanimement partagée : recherche et entretien d’une pensée libre, ouverte, curieuse, généreuse. Parmi les jeunes créateurs invités au cours des toutes premières années d’un parcours dont personne n’aurait osé prédire qu’il franchirait le siècle, il y eut Patrick Laupin, Eugène Durif, Roger Dextre, tous Lyonnais à l’époque, tous trois poètes. Le Jour l’aurore venait d’être réédité. Ces moments qui n’en deviennent qu’un sortait pratiquement des presses. La cité des mines préludait aux Visages et les Voix. Voilà pour Patrick, lecteur de Mallarmé. Eugène préparait Tonkin Alger, sa première tentative théâtrale personnelle, tout en écrivant Hurle France pour un spectacle que Jean-Louis Hourdin allait créer au Festival de Hérisson, en 1989. Roger Dextre avait déjà publié La terre n’est à personne et De la page et de l’oubli chez Seghers. Seghers, l’éditeur des poètes, le découvreur permanent des voix d’aujourd’hui et de toujours.
L’Homme imprononçable est le tout dernier livre de Patrick Laupin. C’est un ensemble de textes où se mêlent le récit, la réflexion philosophique, la poésie. Un accomplissement de travaux d’écriture entrepris depuis longtemps et qui, réinterrogés, poursuivent un questionnement que Patrick n’a jamais cessé de manifester, à partir du réel, de la solitude, de l’enfermement et d’autant d’expériences tirées de sa propre vie, une existence en contact quasi permanent avec des êtres que la vie, qu’une catastrophe dans la vie ou on ne sait trop quoi, semble avoir exilés, qui font question, qui posent question… Patrick, écrivant, fait vivre leur parole et, plus souvent, leur silence. C’est Eugène qui, en quatrième de couverture, évoque la singularité d’une telle démarche, la portée d’un tel engagement.
Yves Neyrolles
D’où vient que dans ces « chroniques d’une âme », la voix semble s’être retirée et parler de loin, depuis ce lieu où il n’y a plus de préoccupation littéraire, et où celui qui parle, dans la nécessité, ne cherche pas à écrire de la Poésie, mais est devenu Poème, dans les sens le plus fort de ce mot, dans l’à-vif de ce qui ne peut se départager de la pensée, du rythme, du déchirement du jour ? Porté par une grande douceur, celle de la perte et de l’abandon, et avec l’ironie terrible des formules acérées pour épingler les discours figés des fossoyeurs onctueux. Celui qui parle ici le fait dans le mouvement de toutes ces marches, de la nuit et de la ville arpentées, de rencontres fugitives et essentielles, de récits en plan, d’histoires en suspens, de ce qui ne peut se dire que dans une intonation juste, de ce qui s’échange dans le furtif, fugitivement, presque en silence. Avec la grâce de l’instant et le poids des phrases quotidiennes, et de leur beauté irruptive, la présence affirmée de toutes ces figures d’humains, de « pourvoyeurs d’abîme » et autres compagnons du silence, Christs à la dérive, livreurs d’oracles en douce, d’énigmes déchirantes, de phrases de rien qui font entendre toute la grandeur du langage quand il commence à s’adresser vraiment à quelqu’un.
Eugène Durif
Je l’imaginais fort, robuste, mal rasé, des cheveux noirs bien posés sur la tignasse, des yeux clairs un peu inquiets devant le bonheur des autres mais bienheureux et rassurés d’être là. Comme s’il était tout de même resté indemne après la grande catastrophe. Qu’il en ait gardé quelque chose d’un peu raide dans ses gestes parce que les jambes, les mains, la voix, ça ne vient pas bien toujours ensemble. Ça ne suit pas d’un même élan. Je l’imaginais vêtu d’un chandail de laine, quasiment le même toute une vie malgré qu’il soit déchiré, les mailles ayant sauté de longue date à l’encolure et aux poignets. Et puis des taches de gasoil et de cambouis, de sciure et de copeaux sur le reste de ses habits. Je l’imaginais doublé de son vide. Je le voyais attendre tout seul sur une route d’hiver que le chasse-neige vienne déblayer les congères. Pourquoi se préoccupe-t-il tant de quelque chose qui se fera bien sans lui ? Peut-être parce que ses phrases toutes plates et sans rime sont arrimées à un fond pareil où il fait un froid d’hiver ? Peut-être parce qu’il est souvent tout seul à déterrer du vide et du rien. À dettaquer l’innommable. Je l’imaginais regardant un bull creuser une tranchée sur le chantier Ou des ouvriers transportant Machinalement des stocks Aux abords d’une usine et les poser là Les laisser là anonymes dans un dépôt La blancheur des portes métalliques Donne une impression de désert
Dès qu’il voit des choses qu’on agrippe qu’on arrime Qu’on laisse en plan dans un coin Sans que ça crée le moindre souci Quand il voit des choses inertes et à l’abandon Il s’inquiète et il se dit que c’est pareil pour lui
Je me disais que pour certains humains C’était effectivement ça On les traite comme des choses On les laisse en consigne pour l’éternité Et ils ne s’en remettent jamais
Je pensais aux vers terribles de Sergueï Essenine Mais nous n’avons pas vieilli pour toujours Les habitants du traîneau s’écrasent Contre le crâne gelé de la steppe
L’Homme imprononçable, pages 102-103
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